par Michel Korinman
Les téléspectateurs de la chaîne i24NEWS ont évidemment en tête le magazine « Afrique » animé pendant des années par Jean-Charles Banoun avec une double fonction. D’une part, recenser précisément les communautés « judéo-africaines » sur le continent dans leurs rapports avec Israël : voyages, échanges, initiation. De l’autre, relater la mobilisation en Afrique de plusieurs activités économiques (agriculture, mais pas seulement) ou scientifiques (la médecine) conduites par des Israéliens et des juifs occidentaux liés aux premiers. Chaque fois, en fin d’émission, des Africains sont intervenus pour saluer la diffusion de la chaîne et proclamer l’importance à leurs yeux d’Israël.
L’exportation de soft power juif/israélien peut s’appuyer sur toute une série de communautés se revendiquant sans nécessairement aspirer à la conversion d’un héritage judaïque. À cet égard, le livre d’Edith Bruder, The Black Jews of Africa : History, Identity, Religion, Oxford University Press, 2008, adapté en français chez Albin Michel, Black Jews Les Juifs noirs d’Afrique et le mythe des Tribus perdues, Paris, 2014, fait autorité[1]. L’expression elle-même étant inaugurée par la légitimation des Falashas d’Éthiopie et leur départ pour Israël en 1980 et en 1991. C’est en premier lieu le mythe de Dix Tribus du nord d’Israël exilées selon la Bible au VIIIe siècle avant notre ère par les Assyriens et « perdues » qui a « nourri l’imaginaire africain et les constructions et reconstructions généalogiques de nombreuses sociétés locales ». Au demeurant, les premiers ethnologues et missionnaires n’avaient-ils pas conclu que « dans de nombreuses régions d’Afrique, les Zoulous[2], les Xhosa, les Hottentots, les Tutsi, les Masaï étaient juifs ou d’origine juive » ?
Puisons largement chez Edith Bruder qui a recensé les groupes de « Juifs africains » et que nous suivons.
L’association Zakhor (mémoire, Association tombouctienne d’amitié avec le monde israélite) constituée en 1993 : un millier de musulmans qui se déclarent les descendants directs des Juifs du Touat dans le Sud-Ouest de l’Algérie ; ici c’est l’aspect ethnique qui prédomine : « ils affirment une identité juive tout en pratiquant l’islam » et n’envisagent donc pas de conversion.
Au Nigeria, ce sont près de 30 000 Igbo (Ibo) selon lesquels leurs ancêtres seraient venus de Palestine par les anciennes routes commerciales africaines et qui pratiquent différentes formes de judaïsme (plus de 25 synagogues) : les Hebrewists « prétalmuldiques » à partir des traditions « hébraïques » de leurs ancêtres ; des communautés juives récentes lesquelles s’emploient à obtenir une reconnaissance ; les Sabbatherians, plus de deux millions qui à la fois pratiquent le judaïsme et respectent le Nouveau Testament. Outre leur judéité, ils fréquentent toujours les églises chrétiennes auxquelles ils appartiennent. Dans ce cas, l’identification a été favorisée par l’assimilation aux souffrances du peuple juif des massacres perpétrés par les soldats du gouvernement nigérian sur les Igbo sécessionnistes durant la guerre civile de 1967-1970 (plus d’un million et demi de victimes). Sans oublier environ 2 000 juifs yoruba dans le district d’Ondo.
The House of Israel au Ghana dans les villages de Sefwi Wiaso et Sefwi Sui (petite synagogue récemment reconstruite) arrivés d’après leur chronologie historique de Tombouctou par la Côte d’Ivoire. Ils se revendiquent de l’Ancien Testament jugé par eux comme plus authentique, rejettent toute adhésion antérieure au christianisme et souhaitent se convertir formellement. L’histoire du Ghana moderne (premier pays africain à obtenir son indépendance en 1957) est « intimement liée » aux traditions de l’ancien royaume du Ghana (à quelque 800 km au nord de l’actuelle Accra) et aux textes bibliques[3].
Le groupe des Hébreux Tutsi de Havilah (Genèse 2 :11, territoire légendaire) au Rwanda-Burundi « réunis autour des vestiges hébraïques des tribus prétalmudiques d’Israël isolées “au-delà des fleuves de Koush” » (prophétie de Sophonie 3 :10) ; ces derniers disposant d’un quartier général à Bruxelles, l’Institut Havilah qui s’emploie à restaurer et à faire renaître les « souvenirs perdus » des douze codes hébraïques qui caractériseraient les peuples couchitiques d’Abyssinie (Rwanda, Burundi, Ankole, Buhavu), « implantés aux franges du Nil blanc et gardiens des mines du roi Salomon ». Là aussi, l’analogie entre le génocide en 1994 de quelque 800 000 Tutsi et Hutu modérés d’avril à juillet par des miliciens organisés au Rwanda et la Shoah confère une force argumentative à l’affiliation revendiquée avec une « charge émotionnelle et historique » dans les deux cas.
Au Cameroun, les Beth Yeshouroun (qui se tiennent debout) sont sans doute les premiers juifs internet du monde – passage du pentecôtisme au judaïsme –, ils forment une très petite communauté rattachée aux différentes ethnies du pays ; elle « illustre un phénomène insolite d’adhésion spontanée au judaïsme » et s’est formée au tout début du XXIe siècle dans le village de Saa, près de Yaoundé. Au demeurant, dans ce cas c’est la théologie qui prévaut et le rabbin américain Jonathan Ginsburg, « familier des conversions à distance » a accueilli favorablement une demande de conversion, de même que l’organisation Kulanu s’est intéressée à ce groupe.
Edith Bruder mentionne également le cas des quelques familles afro-portugaises de la République du Cap-Vert installées dans les îles de Santo Antão et de Boa Vista, résultat de la répression par l’inquisition portugaise au XVe siècle, les ancêtres juifs s’étant mêlés aux populations locales. De même pour les Capverdiens d’origine marocaine ou de Gibraltar au XIXe siècle.
400 membres de la communauté des Abayudaya ougandais (Est) se sont convertis au judaïsme en février 2002 (ainsi que par exemple les Apaci à l’origine adventistes, ce qui augure d’une extension de groupe à groupe) et d’autres. Ils sont désormais quelque 1 050 officiellement reconnus comme juifs. C’est dans ce pays que s’est tenue en 2008 une réunion internationale de la Pan African Jewish Alliance (PAJA) créée par des juifs noirs américains. La même année un premier rabbin de cette communauté est formé, ordonné et reçu par la Ziegler School of Rabbinic Studies de Los Angeles. La transition du protestantisme au judaïsme, un temps en parallèle, sous l’influence du personnage charismatique Samei Lwakilenzi Kakungulu apparaît « comme la conséquence de sa défiance à l’égard du pouvoir britannique ». En sens inverse, « l’histoire fascinante de l’affiliation des Abayudaya au judaïsme – et la création spontanée d’une communauté juive transnationale – paraissent lancer un appel à l’universalisme juif. Réponse à la promesse messianique du rassemblement des dispersés ?
Les 50 000 à 70 000 Lemba se revendiquant du judaïsme d’Afrique du Sud et du Zimbabwe (150 000 dans ce dernier pays selon certaines sources incluant peut-être d’autres communautés) ont très vite été identifiés comme sémites ou juifs venus de la péninsule arabique par les missionnaires et les ethnologues ( Henri Junod, Hugh Stayt, Nicolaas J. Van Warmelo, A. A. Jaques). Des représentations « absorbées », « internalisées » par ces populations elles-mêmes mais sur un plan ethnique ; elles ne les empêchent pas de participer aux activités d’une église ou d’une mosquée (appartenance considérée comme plus culturelle que religieuse)[4]. Mais ce qui a passionné les chercheurs et sans doute marqué la conscience des populations concernées, ce sont tout autant sinon plus les études génétiques suggérant une origine extra-africaine (d’ascendance masculine) et exposant des similitudes avec des populations « sémites » (juive ou arabe, voire mixte soit des « Sabéens judaïsés ») ; mieux : a été démontrée la présence au sein du clan des Buba « d’un ensemble de marqueurs particuliers, le Cohen modal haplotype (CMH), « dont on sait qu’il est caractéristique de la prêtrise juive en lignée paternelle », alors que les Buba sont justement un clan de prêtres.
Le mouvement, cependant, va dans les deux sens. Si les Israéliens peuvent espérer tirer un avantage géopolitique de ce phénomène religieux dans les instances internationales , les juifs africains judaïsants semblent en revanche, comme d’autres nouveaux mouvements religieux émergés au milieu du XXe siècle en Occident, vouloir dépasser « les frontières nationales de la religion, de l’ethnicité et de la citoyenneté dans leur orientation vers un monde harmonieux, unifié par ce qu’ils considèrent être des valeurs universelles » ; remonter à des temps immémoriaux et trouver une postérité transhistorique par le biais de l’affiliation au judaïsme, c’est aller aussi bien vers l’appartenance à un « vaste dessein cosmique » et s’inscrire dans un projet de « puissance culturelle »[5]. Sans doute retrouvent-ils de la sorte, par un chemin extraordinairement détourné, une cosmologie africaine dont témoigne l’art de toute l’Afrique noire[6].
[1] Pour de bons résumés, Edith Bruder, « Tribus perdues d’Israël en Afrique La rencontre des Africains avec le judaïsme, jalons historiques », Pardès, 2008/1, n°44 ; Jean-François Mayer, Livre : quand des Noirs se découvrent juifs, Institut Religioscope, 18 février 2009.
[2] En ce qui concerne l’Afrique australe, cf. l’ouvrage magistral de David Chidester, Savage Systems Colonialism and Comparative Religion in Southern Africa, Charlottesville/Londres, University Press of Virginia, 1996.
[3] Cf. Edith Bruder, p. 201 pour la légende du Ouagadou : le « “chef des forgerons, Dinga, descendant du roi Salomon” » ; selon les traditions « probablement d’origine blanche », et « venu de loin ». Voir loc. cit. le chapitre 2 traitant de La légende de Salomon et de la reine de Saba.
[4] Ibid. p. 240 : l’auteur note même que les plus véhéments propagandistes de l’identité juive étaient souvent en même temps les plus attachés au christianisme.
[5] Cf. Anthony D. Smith, « The Supersession of Nationalism ? », International Journal of Comparative Sociology, 31, 1990. À l’origine, l’identification à une communauté non africaine permettait de s’opposer avec plus de légitimité au colonialisme.
[6] Cf. le magnifique Afrique noire La création plastique de Michel Leiris, Jacqueline Delange, dans la collection L’Univers des Formes dirigée par André Malraux et André Parrot, Paris, Gallimard, 1967.